Les différentes couches du système relationnel et l’identité numérique

Pour conclure (provisoirement) sur cette question de l’identité, il s’agit d’affirmer qu’elle est au coeur des relations sociales, numériques ou non. Ce qui va changer avec les interactions numériques par rapport au réel :

  • un rapport à l’espace différent : échelle mondiale – ubiquité. Être dans plusieurs espaces en même temps – espaces réels ou espaces numériques ;
  • synchronicité / asynchronicité – Temps réel – temps décalé (il n’est pas la même heure quand on échange à l’autre bout du monde) ;
  • visibilité des relations, des échanges et des processus – nombre de participants décuplés – construction d’une audience ;
  • absence du corps de l’autre remplacé par le rapport à la machine – Quelle distance à l’autre ? Quel rôle de la machine dans la construction d’une nouvelle distance ?
  • le tout dans une connectivité nomade permanente (smarts, tablettes, internet des objets) ou différents agents (objets matériels ou humains) naviguent entre les deux dimensions : analogique et numérique.

Il s’agit alors de voir l’identité nichée dans un système relationnel de circulation de l’information que l’on peut schématiser en plusieurs couches, tel que le présente l’image suivante.

Ce système, qui mélange technique et rapports réels, est au coeur de toutes les organisations. Il est fait de fonctionnalités et d’outils qui vont être le support des interactions. Il me semble que l’on peut alors voir cette organisation comme constituée de 6 couches : celle du système d’information restreint, celle du système d’identité, celle du réseau social, celle des interfaces, celle des pratiques et enfin celle de l’action collective.

Une organisation, cela peut être une entreprise bien sûre mais aussi une association, une administration, une organisation non gouvernementale, une école… Il s’agit soit d’un tout, soit d’une partie d’un tout. Une organisation peut être un service, un site internet… Elle est visible dans l’espace physique ou dans l’espace numérique.

La première couche est ce que l’on entend classiquement quand on parle de système d’information, à savoir l’ensemble des objets informatiques (serveurs, ordinateurs, câblages etc.), de méthodes et outils de sécurité des données, de bases de données dont l’objectif est de structurer une organisation en proposant des ressources, des outils d’organisation, de production et de communication. L’ensemble constitue les services offert par l’organisation pour la réalisation de ses objectifs. L’identité est dans l’IP, c’est à dire dans les réseaux physiques et les ordinateurs.

La seconde strate est constitué par le système d’identité qui comprend historiquement tout ce qui concerne l’accès au service dit AAA pour authentification, accounting, authorization. Au coeur de ce processus l’annuaire LDAP qui permet d’identifier l’usage du service (authentification), d’avoir son compte dans lequel sont indiqués des données personnelles utiles à l’organisation (son salaire par exemple) et non communicables à des tiers (accounting) et enfin de gérer les niveaux d’implication de l’usager avec le système d’information, qu’il s’agisse des logiciels qu’il peut utiliser, des bases de données (ou des parties ou des champs) auquel il peut accéder et des degrés d’interaction (authorization).

Il faut ajouter l’identification multiple sur plusieurs services en même temps. Du point de vue usager, cela peut être rapidement très contraignant d’où la logique du single sign on (SSO) qui permet avec un identifiant unique de se connecter à l’ensemble des services nécessaires. Ce SSO trouve son pendant en ligne avec la logique de l’OPEN ID qui nécessite un tiers de confiance pour certifier auprès des services l’identité de celui qui l’utilise. Cette logique OPEN ID est violemment concurrencé par la logique hégémonique et totalisante (pour ne pas dire totalitaire) des mastodontes du web, Google (google connect) et facebook (facebook connect) en tête pour qui l’objectif est bien qu’il y ait un seul identifiant qui rende  captif l’usager. L’identité, c’est alors la clé pour entrer dans le système et y rester.

Avec l’arrivée des réseaux sociaux, le système d’identité classique se double d’informations profilaires étendues qui vont plus loin que la description administrative d’un individu (la carte d’identité) ou professionnelle (le CV) et qui peuvent faire appel à des informations relevant habituellement de la sphère privé et correspondant probablement à la réification des premières conversations :  quel est ton nom ? D’où viens-tu (géographie, entreprise, histoire professionnelle ou familiale…) ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Qu’est-ce que tu aime dans la vie ? qui permette d’avoir à grands traits le profil d’un individu que l’on doit côtoyer. L’identité, c’est alors le profil rempli par l’usager (sur le web) ou détenu par un tiers qui va la certifier (comme la carte d’identité). Tout l’enjeu actuellement est d’arriver à étendre la certification des profils.

La troisième strate, c’est le réseau social, c’est à dire l’ensemble des liens qui relient les différents agents de l’organisation. Il s’agit d’abord de liens informels avant que d’être formalisable dans un réseau social numérique. Les théories classiques sur les réseaux sociaux s’appliquent ici comme le petit monde, l’homophilie, le fonctionnement en cercle social, la puissance des hubs, c’est à dire ceux qui mettent en relation (tryades), l’intensité des relations, la symétrie ou son absence, la réciprocité ou non…

Bien sur la réification sur des plateformes sociales vise à rendre visible ce graphe social pour pouvoir ensuite valoriser cette visibilité en argent. Reste à construire pour les citoyen un cadre éthique et légale. L’identité est là dans les relations que nous avons.

La quatrième couche concerne les usages des outils comme interface de mise en relation. Il s’agit alors d’évoquer ici l’ergonomie et la qualité des interfaces ainsi que les formatages qu’elles induisent en terme de communication. Ce que l’on recherche au premier abord, c’est des usages intuitifs qui ne nécessite pas un gros investissement (temps, ressources, énergie) pour s’approprier l’outil. Se faisant, et c’est particulièrement le cas avec les réseaux sociaux, on assiste à une instrumentalisation de pratiques sociales comme la recommandation, le réseautage, la reconnaissance, l’empathie, le positionnement social etc. Enfin la forme prise pour communiquer structure et contraint la communication. Soit qu’il s’agisse de la part fonctionnelle de l’outil (le bouton j’aime de facebook par exemple) ou alors de la réinvention de pratiques suite à un besoin comme la netiquette ou le retweet dans twitter. Ce n’est pas le royaume de la conversation comme on le dit mais celui de l’écrit et de la forme.

Cette quatrième couche est aussi généré par le périmètre de l’organisation elle-même qui oblige sur un même lieu les personnes à entrer en relation et à échanger de l’information pour réaliser les objectifs de l’organisation. Il est à noter également que cette quatrième couche est celle du rapport au corps, le sien et celui des autres.

Cette quatrième couche est bien celle du domaine des interfaces et des membranes communicantes (cf. L’écume de Bernhard Rieder). L’identité est alors dans la prise de contact avec l’autre.

La cinquième couche est justement celui des pratiques sociales, c’est à dire ce qui se passe réellement entre deux personnes dans la réalité des relations sociales et non plus dans la forme imposée par des plateformes sociales. Il s’agit de toute la part des sociabilités actives qu’elle s’exprime dans un espace physique ou dans un espace augmenté. Il s’agit alors aussi d’observer cette part de transformation que permettent ces espaces augmentés. L’identité se niche alors dans la conversation.

Enfin la dernière couche, qui est probablement une extension des deux couches précédentes est la part action collective qui peut être coopérative ou collaborative. Il s’agit alors de voir le système d’information comme un cadre de constructions de trois types de connaissances :

  • des identités (connaissance de soi vs connaissance des autres ; reconnaissance) qui sont individuelles ou collectives ou fortement imbriquées (appartenances)
  • des notions et concepts intégrables à un système de connaissance qui est celui d’un individu ou du collectif et qui oscille toujours entre explicitation et formalisation des connaissances
  • des relations entre les individus et entre les individus et le collectif et qui augmente le capital social de chacun.

L’identité est alors dans l’action et l’apprendre.

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